Ebola en RDC: « Un seul plan, un seul budget, une seule coordination»
Face à la 17ᵉ épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo, la coordination et l’engagement communautaire sont au cœur de la riposte sanitaire. Le pilier Communication des Risques et Engagement Communautaire (CREC) renforce son organisation pour rapprocher les interventions des populations. Dans cet entretien recueilli par Byibe Malenga, Hussein Twaibu Rayan, président national du pilier CREC, explique le rôle stratégique de l’Approche Village dans la lutte contre l’épidémie.

« Le ministre a voulu mettre fin à la dispersion des interventions »
Byobe Malenga : Le ministre Samuel Roger Kamba défend le principe « un seul plan, un seul budget, une seule coordination ». Quelle transformation cette méthode apporte-t-elle à la riposte contre Ebola ?
Hussein Twaibu : Pour comprendre cette méthode, il faut revenir aux difficultés rencontrées dans la gestion des urgences sanitaires en RDC. L’expérience des précédentes épidémies nous a montré qu’une forte mobilisation de partenaires, de financements et d’expertises ne garantit pas, à elle seule, une réponse efficace. Encore faut-il que tous ces moyens soient organisés autour d’une stratégie commune.
Lorsque plusieurs acteurs interviennent sans une planification suffisamment harmonisée, des activités peuvent se chevaucher, les mêmes communautés être sollicitées plusieurs fois pour des interventions similaires et certains besoins rester insuffisamment couverts. Les ressources et les efforts risquent alors de se disperser. C’est pour répondre à ces difficultés que le principe défendu par le Dr Samuel Roger Kamba prend tout son sens.
Un seul plan, pour que tous les acteurs s’accordent sur les mêmes priorités, les mêmes objectifs et une répartition claire des responsabilités.
Un seul budget, pour disposer d’une vision consolidée des besoins, des financements disponibles et des ressources engagées, identifier les éventuels chevauchements et mieux orienter les moyens vers les priorités. Il s’agit d’une planification financière commune et lisible, et non nécessairement du regroupement de tous les financements dans une caisse unique.
Une seule coordination, pour que les décisions et les interventions soient harmonisées sous le leadership du Gouvernement, avec une réponse claire à trois questions : qui fait quoi, où et avec quels moyens ?
Cette approche permet de limiter les duplications, d’améliorer l’allocation des ressources, de renforcer la transparence et de suivre les résultats à partir d’indicateurs de performance partagés. Elle facilite également les décisions correctives lorsque certaines activités prennent du retard ou que des besoins demeurent insuffisamment couverts.
Il ne s’agit nullement de réduire la contribution des partenaires techniques et financiers. Au contraire, nous voulons mieux organiser leurs contributions pour que chaque expertise, chaque financement et chaque intervention servent un objectif collectif. L’enjeu est de passer d’une juxtaposition d’efforts individuels à une véritable performance collective, sous le leadership du Gouvernement.
« Du niveau national au village, chaque échelon a une responsabilité précise »
Byobe Malenga : Comment cette organisation se traduit-elle concrètement entre le niveau national, les provinces et les communautés ?
Hussein Twaibu : Nous avons organisé la réponse selon une architecture qui distingue les orientations stratégiques de leur mise en œuvre opérationnelle, tout en maintenant une coordination entre les différents niveaux.
Au niveau national, nous définissons les orientations stratégiques, les priorités et le cadre commun de la riposte. Au niveau provincial, ces orientations sont traduites en actions opérationnelles adaptées aux réalités du terrain. Les zones de santé coordonnent les interventions sanitaires dans leurs ressorts respectifs. Les aires de santé rapprochent davantage les activités des structures sanitaires et des populations. Enfin, au niveau du village, les mécanismes communautaires permettent de mobiliser les habitants, de faciliter le dialogue, de faire remonter les alertes et de renforcer la prévention.
Cette organisation fonctionne dans les deux sens. Les orientations descendent vers les équipes chargées de leur mise en œuvre, tandis que les informations, les difficultés et les préoccupations du terrain remontent vers les niveaux de coordination. C’est ainsi que nous assurons la cohérence de la stratégie nationale tout en tenant compte des spécificités de chaque province, de chaque zone de santé et de chaque communauté.
« Nous avons restructuré le CREC pour que les compétences produisent des résultats »
Byobe Malenga : Vous êtes président national du pilier CREC. Comment avez-vous organisé ce dispositif pour le rendre plus efficace dans la riposte ?
Hussein Twaibu : Nous avons fait le choix d’une organisation fondée sur les responsabilités et les compétences.
Le pilier CREC dispose d’un président national et de présidents provinciaux. En tant que président national, je coordonne la stratégie, veille à son harmonisation et assure sa déclinaison au niveau provincial, en collaboration avec les responsables concernés. Nous avons également restructuré le fonctionnement interne du CREC en sous-piliers spécialisés.
Cette décision répondait à un problème concret : certaines activités mobilisaient un nombre excessif de personnes, y compris pour des tâches qui nécessitaient surtout une expertise précise et une validation rapide. Prenons l’exemple d’un message de prévention ou d’un visuel à valider. Il n’est pas toujours nécessaire de réunir des dizaines de personnes autour de la même table. Une telle organisation peut ralentir le travail, diluer les responsabilités et retarder la diffusion des informations.
Nous avons donc voulu que chaque activité soit traitée par les personnes compétentes, selon un circuit de travail clairement défini. Les responsables habilités assurent les validations nécessaires, tandis que la coordination garantit la cohérence des messages et le respect des orientations nationales. L’objectif n’est pas de multiplier les réunions, mais de réduire les délais, de responsabiliser les équipes et d’obtenir des résultats mesurables.
Cette logique s’applique aussi bien à la production des contenus qu’à la mobilisation communautaire, au suivi des activités, à la logistique et à la gestion de l’infodémie.
« Chaque sous-pilier a une mission, des responsabilités et des résultats à suivre »
Byobe Malenga : Quels sont les sous-piliers que vous avez mis en place et comment fonctionnent-ils ?
Hussein Twaibu : Nous avons réparti les activités selon plusieurs fonctions complémentaires, afin que chaque équipe puisse se concentrer sur son domaine de compétence.
Le sous-pilier Engagement communautaire organise la mobilisation et le dialogue avec les populations. Il travaille avec les jeunes, les associations de femmes, la société civile, les chefs coutumiers, les responsables religieux, les enseignants, les relais communautaires, les Cellules d’Animation Communautaire (CAC) et les autres forces vives locales.
Le sous-pilier Suivi-évaluation suit l’exécution des activités, documente les résultats et produit les indicateurs nécessaires pour apprécier la couverture et la performance des interventions. Le sous-pilier Renforcement des capacités assure la formation et l’accompagnement des acteurs du CREC afin qu’ils disposent des connaissances et des compétences nécessaires à leurs missions. Le sous-pilier Logistique contribue à identifier et à organiser les besoins matériels nécessaires à la mise en œuvre des activités sur le terrain.
Le sous-pilier Infodémie assure la veille informationnelle, identifie les rumeurs et les informations trompeuses, analyse leur circulation et contribue à la coordination des réponses adaptées. Le sous-pilier One Health, ou « Une seule santé », inscrit la réflexion dans une approche intégrée des interactions entre la santé humaine, la santé animale et l’environnement, en lien avec les acteurs compétents.Enfin, les Opérations assurent l’articulation pratique des activités et leur mise en œuvre conformément aux priorités définies.
Ces fonctions sont complémentaires. L’engagement communautaire permet de comprendre les préoccupations des populations ; l’infodémie aide à identifier et à traiter les rumeurs ; le renforcement des capacités prépare les acteurs ; la logistique facilite leur travail ; les opérations organisent l’exécution ; et le suivi-évaluation permet de mesurer les résultats.
Cette spécialisation ne signifie pas que les équipes travaillent chacune de leur côté. Elle permet, au contraire, de mieux répartir les responsabilités et de réunir les contributions dans une même stratégie.
« Nous avons appliqué une logique de spécialisation pour aller plus vite »
Byobe Malenga : Qu’est-ce que cette nouvelle organisation change concrètement dans le travail quotidien des équipes ?
Hussein Twaibu : Elle change d’abord la manière de prendre les décisions et de répartir le travail. Au lieu de mobiliser systématiquement un grand nombre de personnes pour chaque tâche, nous organisons les interventions en fonction de la nature du travail à accomplir et des compétences nécessaires. Lorsqu’un message doit être élaboré, les personnes chargées du contenu travaillent sur sa pertinence, son exactitude et son adaptation au public cible. Les responsables compétents assurent ensuite sa validation selon le circuit établi.
Lorsqu’une activité communautaire doit être organisée, les équipes concernées définissent les acteurs à mobiliser, les moyens nécessaires, les objectifs et les indicateurs de suivi. Lorsqu’une rumeur apparaît, elle doit être identifiée, analysée et transmise aux personnes capables de préparer une réponse adaptée. Cette organisation permet de mieux maîtriser les délais, d’éviter les chevauchements de responsabilités et de rendre les équipes davantage comptables de leurs résultats.
Nous cherchons aussi à disposer d’indicateurs à chaque niveau, afin de savoir ce qui a été réalisé, ce qui reste à faire et quels ajustements sont nécessaires. Nous ne voulons pas mesurer notre efficacité au seul nombre de réunions organisées ou de personnes présentes. Nous voulons apprécier la qualité des interventions, leur couverture, leur rapidité et leur contribution aux objectifs de la riposte. C’est cette discipline organisationnelle qui permet de transformer une stratégie en résultats opérationnels.
« L’Approche Village est le prolongement de cette organisation »
Byobe Malenga : Après avoir structuré la coordination et les équipes du CREC, pourquoi avoir placé le village au cœur de la riposte ?
Hussein Twaibu : Parce qu’une organisation nationale ne peut être pleinement efficace que si elle atteint les populations.
Une épidémie ne se joue pas uniquement dans les centres de traitement ou dans les salles de coordination. Elle se joue aussi dans les familles, les quartiers et les villages, là où les personnes vivent, échangent et prennent des décisions. L’Approche Village permet de traduire les orientations nationales en une mobilisation organisée au plus près des communautés.
Dans chaque village, plusieurs acteurs peuvent contribuer à la prévention : les relais communautaires, les membres des CAC, les chefs coutumiers, les responsables religieux, les enseignants, les jeunes, les femmes et les représentants de la société civile.
Les CAC constituent un cadre essentiel pour structurer la participation locale, faciliter le dialogue et faire remonter les préoccupations des habitants. Le CREC doit veiller à ce que cette mobilisation soit reliée aux zones de santé et aux équipes de riposte. Les informations recueillies dans les villages doivent pouvoir être transmises aux services compétents, tandis que les orientations et les informations fiables doivent revenir vers les communautés.
Nous ne demandons pas simplement aux populations d’écouter les messages de prévention. Nous organisons leur participation à la réponse, dans le respect des responsabilités de chacun. L’Approche Village donne ainsi une dimension concrète à la stratégie nationale : elle permet de rapprocher les interventions des réalités locales et de renforcer le lien entre le système de santé et les communautés.
« Notre objectif est d’avoir une riposte cohérente, du niveau national jusqu’au dernier village »
Byobe Malenga : Si vous deviez résumer le changement que vous cherchez à instaurer dans cette riposte, quel serait-il ?
Hussein Twaibu : Nous voulons que chaque niveau travaille avec des responsabilités claires, des objectifs définis et des mécanismes de coordination efficaces. Le niveau national assure les orientations stratégiques. Les provinces organisent la mise en œuvre opérationnelle. Les zones et les aires de santé assurent l’articulation des interventions dans leurs territoires respectifs. Les CAC et les relais communautaires contribuent à la mobilisation, à l’écoute et à la remontée des informations au niveau des villages.
Parallèlement, au sein du CREC, chaque sous-pilier exerce une fonction précise, avec des équipes spécialisées et des résultats à suivre.Tout cela répond à la même logique : mieux coordonner, mieux responsabiliser et agir plus rapidement.
Le principe « un seul plan, un seul budget, une seule coordination », porté sous l’impulsion du ministre Samuel Roger Kamba, ne doit pas rester une formule. Il doit se traduire dans le fonctionnement quotidien de la riposte, dans l’utilisation des ressources, dans les relations entre les équipes et dans la qualité des interventions auprès des populations.
Au fond, une riposte efficace exige une stratégie commune, une organisation rigoureuse et une présence réelle sur le terrain. Nous devons pouvoir partir d’une orientation nationale claire et en retrouver la traduction concrète au niveau du village. C’est cette continuité entre la décision, l’exécution et l’engagement communautaire qui donne toute sa portée à notre organisation.
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