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« Pileuses d’isombe », un métier pas comme les autres

Dans la plupart des ménages, principalement ceux du milieu urbain, l’ isombe (feuilles de manioc) est souvent considéré comme un plat spécial. Mais sa préparation demande beaucoup d’efforts : les feuilles de manioc doivent passer par le mortier et le pilon, et ce n’est pas donné à tout le monde. C’est là où entrent en jeu les fameuses « pileuses d’isombe ». 

Le son saccadé produit par le mortier qui moud les feuilles de manioc dans le pilon déclenche une sorte d’extase à la fois chez l’adulte et l’enfant car cela présage un repas moins monotone : les isombe et l’ikinono (pied de chèvre ou de bœuf) sont un complément au traditionnel repas à trois-bandes (haricot+riz+banane) auquel nous sommes accoutumés.

Un plat de feuilles de manioc demande beaucoup d’ingrédients : des poireaux, des poivrons, de l’ail, des arachides en poudre, des aubergines, de l’huile de palme et un os (pied) de chèvre ou de bœuf (seuls les initiés comprendront). Le temps de cuisson est de 3h au minimum. C’est pour ces raisons qu’il se présente rarement à table. Mais le plus ardu est de piler ces feuilles. 

Une envie d’isombe ne se refuse pas

Un bon matin du samedi, au lendemain d’une soirée arrosée, une idée d’agrémenter le déjeuner germe petit à petit. C’est alors que je prends l’initiative d’aller au marché du quartier pour acheter les feuilles de manioc et les condiments qui vont avec et remonter toute la chaîne : du marché au pilon, du pilon au braisier et finalement du braisier à l’assiette.

Arrivé au marché, j’achète un rouleau à 1 000FBu pour me garantir trois jours successifs d’un plat-au-vert-assaisonné. En tête, je me pose constamment la question de savoir qui va les piler et quand ? Parce que, la dernière fois que j’ai vu un pilon chez nous, c’était il y a une quinzaine d’années. 

À ce moment d’incertitude totale, une jeune femme vient me proposer de les piler pour moi moyennant rémunération. Joyeux, j’accepte sa demande et je la suis. Nous nous dirigeons vers le lieu de pilage, le son saccadé réapparaît d’abord doucement et puis s’amplifie au fur et à mesure que l’on s’approche. À l’arrivée, une file de dix mamans pileuses d’isombe chacune avec son pilon et son mortier,  pilent en parfaite synchronisation, avec leurs dernières énergies. On aurait pensé à un vibrant concert.

Des mères et du courage

« Lorsque j’ai commencé ce travail, j’étais tout le temps épuisée. J’avais l’impression de fournir énormément d’efforts que mes congénères n’en fournissaient. Arrivée à la maison, je devais aussi m’occuper et des enfants et de mon mari. C’était dur pour moi. Mais aujourd’hui je m’y suis habituée. Je gagne entre 2000 et 3000FBu par jour : un rouleau de 1000FBu se pile à 500FBu durant 30min. Avec ces revenus, je parviens à scolariser mes enfants et subvenir aux besoins de mon ménage » témoigne Madeleine Niyubahwe, frôlant la quarantaine, qui pile les feuilles de manioc depuis plus de dix ans.

Lorsque je pense à ces femmes qui vont délibérément faire mendier leurs enfants dans les rues de Bujumbura, j’ai comme une envie de leur dire qu’il y a d’autres moyens pour s’en sortir. Même si passer toute la journée courbée au-dessus d’un pilon n’est pas une douce sinécure, c’est un travail qui peut te faire vivre. Par ailleurs,  il y aurait moins de risques de voir leurs enfants finir dans la rue, avec toutes les conséquences qui peuvent s’en suivre.

 

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