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Élection au Botswana: une présidentielle à suspense

Pour la première fois, au Botswana, le parti au pouvoir depuis l’indépendance n’est pas sûr de l’emporter le 23 octobre. Il fait face à une coalition de l’opposition qui pourrait marquer la première alternance depuis 1966.

L’armée refuse d’être manipulée comme argument électoral, lors d’une campagne qui fait feu de tout bois au Botswana. Un candidat de la coalition de l’opposition, Umbrella for Democratic Change (Coalition pour le changement démocratique, UDC) a en effet posté sur les réseaux sociaux des photos de militaires, dont il défend les conditions de travail. Or, la loi indique que l’armée est apolitique. L’état-major a protesté, pour mieux se faire apostropher par l’opposition, qui lui reproche de prendre parti, puisque l’armée transporte à bord de ses avions le président en place.

De son côté, le président sortant, Mokgweetsi Masisi, 58 ans, fils de ministre, ancien acteur et professeur de lycée, ne lésine pas sur les moyens pour sécuriser les votes en faveur du Botswana Democratic Party (BDP), au pouvoir depuis l’Indépendance en 1966 : baisse des taux d’intérêt, déplacement du jour du vote d’un samedi à un mercredi, avec trois jours consécutifs de congés payés, et extension de la durée de la saison de la chasse, qui profite aux employés vivant de ce type de tourisme.

Un séisme lié à la fracture du parti au pouvoir

Tout est bon pour faire basculer l’électorat dans un camp ou l’autre, tant le jeu est serré au Botswana, pour la première fois. La raison ? Une fracture récente au sein du BDP. Une lutte d’ego sans merci se joue entre l’ancien président Ian Khama, 66 ans, qui a basculé dans l’opposition, et son successeur Mokgweetsi Masisi, président par intérim sortant qui espère l’emporter. Pour la première fois, le mouvement de libération nationale joue un jeu très serré face à l’opposition, comme en 2000 au Zimbabwe.

Un flash-back s’impose, pour comprendre le séisme en cours dans ce petit pays d’Afrique australe, 2,3 millions d’habitants, exemplaire pour la gestion de sa manne diamantaire et sa stabilité politique. Aux antipodes de tous les chefs d’État qui veulent encore l’être à vie en Afrique centrale, le président Ian Khama a quitté le pouvoir le 1er avril 2018, à 18 mois de la fin de son second mandat, pour mieux respecter la Constitution, qui limite à 10 ans, soit deux mandats, l’exercice du pouvoir. La prenant au pied de la lettre, Ian Khama, militaire de formation, fils de Seretse Khama, père de l’Indépendance et fondateur du BDP, a passé à la main le 1er avril 2018 à son vice-président, Mokgweetsi Masisi. Puis a rompu avec lui quelques mois plus tard, avec fracas.

Un nouveau parti dissident

C’est que Masisi, ex-ministre des Affaires présidentielles et de l’administration (2011-2014) puis vice-président de la République et ministre de l’Éducation et du développement des compétences (2014-2018), a voulu faire cavalier seul, à la tête d’un BDP déjà miné par les divisions internes. Il n’a pas seulement opéré des revirements spectaculaires sur les politiques phares de Ian Khama, telles que l’interdiction de la chasse à l’éléphant, la rupture des relations avec la Chine, ou une taxe de 30% sur l’alcool, dont la consommation abusive représente un problème de société.

Il a aussi refusé que Ian Khama se mêle de près ou de loin à la gestion des affaires. Après avoir lancé un plan de lutte contre la corruption visant les proches de Khama, il a encore plus énervé ce dernier en nommant son frère cadet, Tshekedi Khama, ministre de la Jeunesse et des sports. La dispute a été si forte que Ian Khama a déclaré le BDP « mort », avant de fonder avec d’autres dissidents un nouveau parti d’opposition, le Front patriotique du Botswana (BPF).

Il est moins question de programmes que de personnes dans ces luttes de pouvoir. Ian Khama ne se présente pas lui-même, mais soutient le jeune Biggie Butale, nommé président du BPF en juillet 2019. Avocat et prêtre dans une église évangélique, où il prêche contre l’homosexualité et la prostitution, Biggie Butale a aussi été député, mais n’a que peu de chances de l’emporter.

Alliance stratégique avec l’opposition

Ian Khama a en effet formé une alliance stratégique avec ses plus féroces critiques durant sa présidence, les opposants de l’UDC, dont le leader Duma Boko. Cet avocat de 50 ans qui a notamment défendu la minorité basarwa (Bushmen ou Xhoisan) en 2004 lors de son éviction d’un parc national du désert du Kalahari, espère bien l’emporter. D’autant que les élections générales d’octobre 2014, durant lesquelles il avait percé avec un score de 30% face au BDP (46,4% des voix), ont déjà donné un sérieux coup de semonce. L’opposition qu’il dirige depuis avait raflé 17 des 57 sièges au Parlement, contre 37 au BDP.

L’alliance d’Ian Khama avec l’UDC représente-t-elle un atout ou un handicap ? Elle s’avère à double tranchant, car susceptible de déplaire à une frange des électeurs de l’opposition qui la trouvent hâtive et opportuniste.

Le Botswana va-t-il cesser d’être dirigé par le BDP, qui lui a donné une série de cinq présidents en 53 ans, Seretse Khama (1966-80), Quett Masire (1980-98), Festus Mogae (1998-2008), Ian Khama (2008-18) et Mokgweetsi Masisi ? Seule certitude pour le moment : la recomposition politique en cours est suivie de très près en Afrique du Sud, dont les dirigeants redoutent de voir le Congrès national africain (ANC) se diviser aussi sérieusement et ainsi courir à sa perte. De ce point de vue, l’élection présidentielle du 23 octobre au Botswana représente un test pour tous les anciens mouvements de libération nationale au pouvoir en Afrique australe.

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