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Depuis plus de 26 ans, Christine Ntahe, surnommée « Maman Dimanche », partage chaque dimanche ses repas avec les enfants orphelins et ceux vivant dans la rue à Bujumbura. Ancienne directrice de la Radio nationale burundaise, elle a fait de la solidarité son combat quotidien. Au-delà de l’aide alimentaire, son engagement vise à promouvoir la réconciliation et à surmonter les divisions ethniques héritées des crises qui ont endeuillé le Burundi.

Les crises successives qu’a connues le Burundi, notamment celles de 1965, 1972 et 1993, ont laissé derrière elles des milliers de victimes et de nombreux enfants orphelins. Certains, privés de protection familiale et de moyens de subsistance, se retrouvent dans la rue. Dans les rues de Bujumbura, des enfants errent à la recherche de nourriture, tandis que de jeunes filles portent leurs bébés sur le dos, confrontées à la précarité quotidienne.
Face à cette réalité, Christine Ntahe a choisi d’agir à son échelle. Chaque dimanche, elle ouvre ses portes à ces enfants pour leur offrir un repas, un moment de partage et un environnement où ils peuvent se sentir accueillis, sans distinction ethnique.
Malgré les efforts des autorités, la situation des enfants vulnérables demeure préoccupante. Selon des données attribuées à l’UNICEF et datant d’avril 2023, plus de 10 000 enfants vivraient dans la rue au Burundi, tandis qu’environ 800 000 seraient considérés comme des orphelins vulnérables. Ces chiffres méritent toutefois d’être rapprochés de leur source originale avant publication.
Pour la présidente de l’association Bon Geste, la protection de ces enfants constitue aussi un enjeu de paix et de cohésion sociale. Elle estime que la solidarité doit dépasser les appartenances communautaires afin d’empêcher que les blessures du passé ne compromettent l’avenir des générations suivantes.
Pourquoi avoir consacré une partie importante de sa vie à ces enfants ? Maman Dimanche avance trois raisons : l’héritage familial, la foi et la volonté de contribuer à la réconciliation nationale.
« Premièrement, c’est une tradition familiale. Chez nous, dans la commune de Mukike, en province de Bujumbura rural, il y avait toujours des visiteurs. Presque chaque jour, nous partagions nos repas avec les enfants du voisinage. Malgré les difficultés, ma mère accueillait les passants et leur donnait à manger », raconte-t-elle.
Sa démarche est également motivée par sa foi. En venant en aide aux enfants, elle souhaite leur éviter de fouiller dans les immondices pour trouver de quoi se nourrir.
Mais son engagement répond surtout à une conviction : la réconciliation commence dès l'enfance.
« Mon pays a connu plusieurs crises ethniques au cours desquelles chaque communauté rejetait la responsabilité sur l’autre. Il fallait dépasser les considérations politiques et jouer un rôle de réconciliatrice. Puisqu’il était difficile de convaincre les politiciens, le meilleur moyen était de semer l’amour parmi les enfants, en montrant que les Hutus et les Tutsis pouvaient partager un repas ensemble sans problème », explique-t-elle.
Cet engagement n’a pourtant pas été sans risques. Dans un contexte marqué par les tensions interethniques, le geste de cette journaliste tutsie en faveur d’enfants hutus a suscité la méfiance et des menaces.
« J’ai été menacée à plusieurs reprises. Certains m’accusaient d’hypocrisie, affirmant qu’une personne tutsie ne pouvait pas vouloir faire du bien aux enfants hutus. D’autres me mettaient en garde, me disant que si ces enfants recevaient un jour l’ordre de nous couper la tête, je serais la première victime », témoigne-t-elle.
Pour continuer son action, elle a parfois dû dissimuler son identité.
« J’étais souvent obligée de porter un niqab et de me déguiser en femme musulmane voilée pour pénétrer dans les quartiers nord de Bujumbura, notamment Kinama, Kamenge et Buterere, à la recherche d’enfants orphelins hutus », confie-t-elle.
Ces épisodes illustrent l’ampleur des divisions sociales auxquelles elle a tenté de répondre par des actes concrets de solidarité.
Plus de deux décennies après le début de son engagement, les témoignages d’anciens bénéficiaires donnent une autre dimension à son action. Adrien Sibomana, aujourd’hui âgé de plus de 30 ans et professeur d’anglais, affirme que l’aide reçue durant son enfance a profondément changé sa trajectoire.
« J’ai été élevé par Maman Dimanche. J’étais un enfant hutu, orphelin de père, tué pendant la crise de 1994. Elle nous a sortis des poubelles où mes amis et moi passions notre temps à ramasser du bois de chauffage et des morceaux de charbon. Nous habitions à Kinama et j’avais entre cinq et sept ans. Notre mère, devenue veuve, n’avait pas les moyens de subvenir aux besoins de ses cinq enfants », raconte-t-il.
Il considère que cette aide a contribué à lui ouvrir des perspectives qu’il n’aurait peut-être jamais eues sans elle.
« Cette brave dame, une journaliste tutsie qui n’avait presque rien, s’est sacrifiée pour nous offrir une éducation, sans distinction entre Hutus et Tutsis. Aujourd’hui, nous sommes des cadres au service de la nation grâce à cette maman qui a financé notre éducation », ajoute-t-il.
Le témoignage de Sarah Hakimana, une jeune fille tutsie de 13 ans, illustre également l’atmosphère d’accueil qu’elle dit avoir découverte chez Maman Dimanche.
Conduite chez elle par des amis qui bénéficiaient déjà de son aide, Sarah se souvient d’un dimanche où une centaine d’enfants se sont rassemblés dans la cour. Répartis en petits groupes, ils ont participé à des activités d’animation, à des chants et à des prières avant de partager un repas.
« Je ne pensais pas qu’il existait de telles personnes au Burundi. J’ai été impressionnée par l’ambiance qui régnait chez elle. Nous avons été accueillis, guidés dans les activités, puis nous avons mangé ensemble dans une atmosphère conviviale. Je prie Dieu de protéger cet ange afin qu’elle continue à aider les enfants de génération en génération », confie-t-elle, émue.
Au-delà de l’assistance alimentaire, la situation des enfants vivant dans la rue pose la question du respect de leurs droits fondamentaux. L’accès à la protection, à l’éducation, à la santé et à un environnement sûr demeure essentiel, indépendamment de leur origine ou de leur situation familiale.
Maître Jean Berchmans Niyoyunguruza, défenseur des droits de l’enfant, rappelle que la Constitution burundaise prévoit des mesures particulières de protection en faveur des mineurs. Il se réfère notamment à son article 30, qui consacre le droit de tout enfant à bénéficier, de la part de sa famille, de la société et de l’État, des mesures de protection spéciale qu’exige sa condition.
Cette responsabilité ne saurait donc reposer uniquement sur les initiatives individuelles. Elle appelle une mobilisation des familles, des pouvoirs publics, des organisations de la société civile et des communautés afin de garantir aux enfants vulnérables des conditions de vie dignes.
Ancienne directrice de la Radio nationale burundaise, Christine Ntahe poursuit son action à la retraite. Son initiative lui a valu plusieurs marques de reconnaissance. Le 25 mars 2013, l’ambassade des États-Unis d’Amérique lui a décerné un certificat de mérite dans le cadre de la distinction « Femme de courage ». L’organisation Search for Common Ground lui a également remis un certificat de reconnaissance.
À travers ses repas dominicaux, Maman Dimanche défend une conviction qui dépasse le simple partage de nourriture : la réconciliation peut se construire au quotidien, par l’attention portée aux plus vulnérables et par le refus des discriminations.
Son parcours rappelle ainsi que, même lorsque les blessures d’un pays semblent profondes, des gestes de solidarité peuvent contribuer à restaurer la confiance et à préparer un avenir plus pacifique.
Freddy Bin Sengi
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