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Édition spéciale Soudan sur RFI: «C’est une révolution de palais»

L’armée soudanaise a annoncé la destitution du président Omar el-Béchir, qui était au pouvoir depuis trente ans et qui contesté dans la rue depuis près de quatre mois. L’ancien chef de l’Etat a été arrêté et placé dans un lieu sûr, a fait savoir l’armée. Un conseil militaire de transition a été mis en place pour deux ans. Une « révolution de palais » estiment nos invités sur RFI, que sont Rachid Saeed Yacoub, porte-parole de l’Association des professionnels soudanais, mouvement de la société civile qui a lancé le mouvement de contestation, en décembre dernier et Jérôme Tubiana, chercheur, spécialiste du Soudan.

RFI : Quand on regarde la situation de l’extérieur, on ne peut pas finalement s’empêcher de faire un parallèle avec ce qui s’est passé en Algérie avec la démission d’Abdelaziz Bouteflika, notamment le rôle de l’armée… Ce n’est pas tout à fait la même chose bien sûr, mais pensez-vous que les deux pays se sont influencés mutuellement ?

Jérôme Tubiana : Certainement qu’il y a un effet miroir et de l’émulation. Le Soudan a commencé en premier et a pu inspirer l’Algérie. Après, évidemment, le régime soudanais n’a cessé, depuis des années déjà, de regarder tout mouvement de contestation dans d’autres pays voisins ou plus ou moins voisins, et de s’en inquiéter. Après c’est probablement le seul régime qui est un régime militaire, mais qui est aussi un régime islamiste, où l’armée a été noyautée par les islamistes. Et dans ce sens, c’est une différence assez importante avec l’Algérie.

Une figure comme Awad Ahmed Benawf qui semble prendre la tête, maintenant, ce n’est pas un hasard s’il a été choisi. Parce qu’il est probablement une des personnes qui déjà depuis longtemps fait le lien entre des organes et des individus rivaux. C’est, dans l’armée, un de ceux qui étaient considérés le plus proches des services de renseignement et de sécurité, en particulier de Salah Gosh, qui est le chef actuel des services de renseignements. Ce sont deux hommes aussi, qui, il faut le rappeler, ont été à l’origine de la répression au Darfour et de la fondation de ce que l’on a appelé à l’époque les garde-frontières, qui était juste un nom pour rhabiller et officialiser les Janjawid.

Puis il est aussi très proche des Forces de soutien rapide, qui sont devenues à la fois la garde prétorienne de Béchir, mais aussi le principal acteur de toute répression violente contre des civils, ces dernières années.

On compare souvent le Soudan et l’Égypte à cause de la continuité géographie et des liens historiques. En 2011, la révolution de la place Tahrir en Égypte a débouché sur la victoire électorale des islamistes. Est-ce que l’on peut imaginer le même scénario à Khartoum ?

Jérôme Tubiana : Pas vraiment, parce qu’ils sont déjà au pouvoir, même s’il y a des divisions internes. Aujourd’hui, on voit une reprise en main, qui unit aussi bien des gens de l’appareil sécuritaire, des militaires et des islamistes, face notamment à la fraternisation des rangs les plus juniors de l’armée avec l’opposition. Pour autant, il est certain que des pays comme l’Égypte ou d’autres pays occidentaux très préoccupés par la sécurité ne voient pas forcément d’un mauvais œil qu’un pouvoir militaire garde le contrôle au Soudan. Hélas, je crois que ce qu’il faut que ces Occidentaux comprennent, c’est que ce n’est pas la solution. En tout cas, ce n’est certainement pas ce que demandent les manifestants. Ce qu’ils ont demandé, c’est une transition civile. Pas une transition militaire. Là, on assiste à une révolution de palais dont le but est clairement d’empêcher l’opposition, d’empêcher les civils, d’empêcher des non-islamistes, mais aussi d’empêcher les acteurs qui ne font pas partie des communautés qui ont monopolisé le pouvoir depuis des décennies. Donc d’empêcher tous ces gens-là, tous ces ennemis du régime de prendre le pouvoir.

Que pensez-vous, Rachid Yacoub, de ces rapprochements que l’on peut faire entre ce qui s’est passé en Algérie, ce qui s’est passé en Égypte et ce qui se passe actuellement au Soudan ?

Rachid Saeed Yacoub : Ce qui se passe actuellement au Soudan est différent sous plusieurs aspects. Le premier aspect, c’est que c’est un pouvoir islamiste qui est à Khartoum. On voit dans les pays du Printemps arabe que les manifestations et les soulèvements populaires ont ramené les islamistes au pouvoir ou sur le devant la scène. Le deuxième élément, c’est que, nous, dès le début, on a un leadership unifié de notre soulèvement populaire représenté, c’est vrai, par l’Association des professionnels soudanais, mais aussi par les forces qui ont signé le 1er janvier dernier la déclaration de la liberté et du changement.

Cette déclaration a réuni toutes les forces de l’opposition, en commençant par Sadiq al-Mahdi, le chef du parti Oumma, de plusieurs factions des unionistes de Mohamed Ousmane, des communistes, des nationalistes arabes, mais aussi la société civile et les syndicats. Et, plus important encore, les mouvements armés : le JEM, le mouvement de justice et d’égalité du Darfour, le SLM du Darfour et le SPLM de Malik Agar. C’est la plus large alliance de l’opposition qu’a connue la scène politique soudanaise. C’est un élément important, aussi, qui explique la force de ce mouvement. Parce que tous ces gens-là ont délégué à l’Association des professionnels soudanais la direction des opérations sur le terrain. Ils s’occupent de tout ce qui est politique, tout ce qui est contact, mais tout ce qui est relations avec l’intérieur, avec les comités de résistance dans les quartiers, avec les syndicats, les comités de professionnels : cela a été laissé au libre choix de l’Association des professionnels soudanais. C’est ça la force de ce mouvement qui le rend aujourd’hui encore beaucoup plus fort devant l’armée. Parce que, hier aussi, Sadiq al-Mahdi, tous les mouvements de rébellion, tous les partis politiques ont soutenu dans un communiqué commun avec l’Association des professionnels soudanais le fait que c’est un coup d’État, un coup d’État de palais, et que la révolution doit continuer.

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