LE JOURNAL.AFRICA
Agriculture

L’assurance agricole : une solution pour la résilience climatique au Burundi

Au Burundi, le secteur agricole constitue le pilier de l’économie et de la société. Il emploie environ 80 % de la population active, contribue à plus de 35 % du PIB et assure la sécurité alimentaire à hauteur de 95 %. Toutefois, ce secteur peine à se développer et à passer d’une agriculture de subsistance (vivrière) à une production plus industrialisée et moderne. Il est souvent freiné par les aléas climatiques, pourtant les experts en agronomie préconisent l’assurance agricole comme solution pour inverser cette tendance.

Le secteur agricole au Burundi reste confronté à de nombreux défis liés aux aléas climatiques, révèle l’expert agroéconomiste, l’Ir Jean Marie Vianney Nsabiyumva. Pour cet expert en agronomie et manager du projet PADFIR/Cordaid, ce domaine présente trop de risques qui entravent son développement : les effets de la sécheresse, les excès de pluies, mais aussi les attaques de rongeurs et autres pests.

Face à tous ces risques évoqués, dans un pays qui aspire à la souveraineté alimentaire, l’agroéconomiste souligne l’importance d’introduire l’assurance agricole afin de les contourner.  « On ne peut pas empêcher les changements climatiques, mais l’assurance peut nous aider à atténuer les conséquences financières et matérielles, en indemnisant les dégâts (inondations, sécheresses, tempêtes, etc.) », conseille aux agriculteurs l’Ir Jean Marie Vianney Nsabiyumva.

Le changement climatique affecte les cultures au Burundi

En septembre 2025, une violente tempête mêlant pluies torrentielles, vents violents et grêle a frappé les communes de Matana (province de Burunga, sud du Burundi) et Mugina (province de Bujumbura, ouest). Selon l’administration locale, plus de 60 maisons ont été détruites, plusieurs écoles gravement endommagées et plus de 100 hectares de cultures vivrières dont manioc, bananiers, haricots et autres – ont été anéantis.

Il est vendredi 10 octobre 2025. Vers 10 heures, sur la colline Bukuba, zone Gashingwa de la commune Kirundo, province de Butanyerera, on rencontre l’agriculteur Deo Ibrahim Nduwimana, représentant de la coopérative Imbuto Ziwacu. Chaussé de bottes, tenant des grains de maïs mélangés à ceux de haricots, il confirme les défis auxquels le secteur agricole est confronté dans sa région.

 « Dans ce domaine, il est impossible de cultiver deux ou trois saisons sans faire face aux effets climatiques. Il faut s’y préparer », déclare-t-il, avant de revenir sur son expérience personnelle.

« En 2018, j’ai perdu deux hectares de maïs et de haricots à cause d’un déficit pluviométrique. Toutes les dépenses représentaient l’équivalent de sept millions de francs burundais », déplore M. Nduwimana.

 « L’assurance agricole est vraiment nécessaire dans ce domaine. Malheureusement, elle arrive tardivement, souvent après avoir encaissé des pertes énormes », regrette le représentant de la coopérative Imbuto Ziwacu.

Dans la même commune de Matana, zone Gasibe sur la colline de Nyamugari, la société AIMA-AGRIMODERNE, spécialisée dans la production de semences de haute qualité, a perdu 4 hectares de plantations de patates douces et de haricots à cause d’une sécheresse prolongée. « Tout un capital équivalent à quarante millions de francs burundais est parti en fumée en seulement trois mois (mars-juin 2023, saison culturale B), à cause d’un déficit de précipitations », se souvient Aimable Sakaganwa, fondateur d’AIMA-AGRIMODERNE.

Il ajoute : « À cette époque, la majorité des cultivateurs qui n’avaient plus d’autres moyens pour relancer leurs activités sur la colline ont carrément abandonné le secteur. » Il regrette : « C’était décevant. »

Le Burundi mise sur l’assurance agricole pour sauver les cultures et l’économie

Après les mauvais souvenirs des années 2008, 2009 et 2010, lorsque Kirundo, le grenier du Burundi, a été durement touché par des périodes de sécheresse, le gouvernement s’engage aujourd’hui à protéger la production agricole contre les phénomènes météorologiques extrêmes en introduisant une assurance agricole indicielle.

En août dernier, lors de la célébration de la semaine nationale de l’assurance, Prosper Bazombanza, vice-président de la République, a confirmé que les agriculteurs bénéficieront d’une meilleure protection et que le gouvernement est pleinement engagé dans le développement du secteur agricole et de l’assurance, piliers de la croissance économique nationale. Il a ajouté que « le cadre légal pour soutenir l’assurance est désormais en place ».

Pour appuyer la vision du gouvernement – « Burundi, pays émergent en 2040 et pays développé en 2060 », la société d’assurances Inkinzo Assurances Générales et l’ONG Cordaid ont pris l’initiative. Elles ont introduit pour la première fois au Burundi une assurance dans le secteur agricole. Intitulé « Inkinzo y’Umurimyi », ce produit accompagne les multiplicateurs de semences et les cultivateurs dans leurs activités quotidiennes, afin de les soutenir en cas d’échec dû aux effets du changement climatique, a précisé Philémon Itangigomba, Administrateur Directeur Général d’Inkinzo Assurances Générales. M. Itangigomba a ajouté que leur principal objectif « est de booster l’économie nationale ».

Grâce à ce projet, les deux organisations (Cordaid et Inkinzo Assurances Générales) visent à développer le secteur agricole en faisant de l’assurance « Inkinzo y’Umurimyi » un bouclier contre les risques liés aux aléas climatiques : fortes pluies et sécheresse, a expliqué l’Ir agroéconomiste Jean Marie Vianney Nsabiyumva, manager du projet PADFIR/Cordaid.Pour souligner l’intérêt de l’assurance dans le secteur, le Directeur Technique d’Inkinzo Assurances Générales, Kevin Rwasa, appuie son collègue.

Il expose : « L’assurance agricole va permettre à l’agriculteur d’être résilient face à ces chocs du changement climatique, car nous indemniserons les coûts perdus et les restituerons à l’agriculteur. Cela va stimuler les investissements dans le secteur de l’agriculture. » Il précise que, dans un premier temps, leur assurance (« Inkinzo y’Umurimyi ») couvre aujourd’hui la sécheresse et les pluies torrentielles pour les champs de maïs et de patate douce.

Les conditions de souscription à l’assurance agricole

« L’agriculteur doit déclarer son champ : indiquer sa superficie et la région dans laquelle il se trouve », explique Kevin Rwasa, Directeur Technique d’Inkinzo Assurances Générales. Selon lui, l’agriculteur doit également déclarer le capital qu’il investit, depuis les semis jusqu’à la récolte, afin de faciliter les calculs en cas de sinistre.En deuxième lieu, il doit payer la prime d’assurance, qui est fixée à 6,5 % du capital total investi (incluant les frais de gestion, la TVA et autres charges), précise Kevin Rwasa.

Par ailleurs, il a mentionné la nécessité de posséder un smartphone Android. Cela permettrait à la compagnie d’assurance de faciliter le partage d’informations, notamment la prise et l’envoi d’images, ainsi que le suivi en temps réel des prévisions météorologiques en cas de situation anormale déclarée dans une région.

L’assurance agricole peine encore à s’installer au Burundi

Bien que les pressions du changement climatique menacent les cultures, l’assurance agricole, présentée comme une réponse à cette problématique, peine à s’implanter au Burundi. Souvent, les producteurs agricoles ne comprennent pas bien le fonctionnement d’une assurance-récolte, confie Deo Ibrahim Nduwimana, représentant de la coopérative Imbuto Ziwacu. Il souligne par ailleurs la réticence des agriculteurs, due au fait que l’assurance ne couvre pas encore les plantations de haricots, pourtant largement cultivées dans leur région (nord du Burundi)

.L’assurance est également perçue comme trop onéreuse au regard des revenus des agriculteurs, et les processus de souscription ainsi que de déclaration de sinistre semblent complexes. Surtout, la plupart d’entre eux n’ont pas fréquenté l’école, explique Aimable Sakaganwa, patron de l’entreprise AIMA-AGRIMODERNE.

Il signale en outre la nécessité d’étendre la couverture aux risques liés à la grêle, aux maladies des plantes et aux vents violents, particulièrement pour la culture du riz. À cela s’ajoute la problématique de l’inclusion financière : « Les agriculteurs sont souvent exclus du système d’octroi de crédits bancaires car ils n’ont pas d’hypothèques », conclut M. Sakaganwa.

De nombreux producteurs agricoles ignorent simplement l’existence des produits d’assurance disponibles et leurs avantages. Le Directeur Technique d’Inkinzo Assurances Générales, Kevin Rwasa, évoque une forme d’ignorance liée à la mentalité des Burundais, précisant que « l’assurance ne fait pas partie de leur vie quotidienne ». Pour y remédier, M. Rwasa indique que sa compagnie prépare des campagnes de sensibilisation auprès de la population.

Les investisseurs actuels hésitent à s’engager en raison de ces chocs climatiques, mais s’ils bénéficient de la garantie d’une assurance leur permettant d’être remboursés, ils n’auront plus peur et seront confiants pour injecter des fonds. Cela permettra à l’économie nationale de respirer grâce à l’augmentation de la production.« Et nous, en tant qu’assureurs, nous nous porterons garants du capital investi dans la production agricole octroyé à ces agriculteurs », ajoute-t-il.

Les institutions financières burundaises manquent encore d’expérience dans le financement des agriculteurs. Marie Jeanne Ndikumana, secrétaire exécutive adjointe de l’Association des banques et établissements financiers du Burundi (ABEF), encourage les agriculteurs à se rapprocher des banques ou des institutions de microfinance pour obtenir des prêts, tout en précisant qu’ils doivent se conformer aux exigences spécifiques de ces institutions.

Selon elle, ces institutions doivent au préalable vérifier la capacité de remboursement des prêts sollicités, en inspectant notamment l’aptitude des agriculteurs à produire en grande quantité pour les transformateurs et à écouler leur production sur le marché.

Le secteur de l’assurance a connu des avancées, s’en félicite l’Agence de Régulation et de Contrôle des Assurances (ARCA). Elle déplore toutefois que le taux de pénétration soit passé de 0,95 % en 2022 à 0,88 % en 2023, indiquant un manque persistant de culture de l’assurance malgré l’augmentation des primes et du nombre d’acteurs sur le marché.

Freddy Bin Sengi

Articles similaires

Kenya: le vol d’avocatiers se multiplie

RFI AFRIQUE

Afrique du Sud: comment l’industrie du vin s’adapte au changement climatique

RFI AFRIQUE

Afrique du Sud: la pêche au drone, une pratique de plus en plus répandue

RFI AFRIQUE
Verified by MonsterInsights